Interview avec Abassia Rahmani

Elle est la seule athlète atteinte d’un handicap qui s‘entraîne dans le groupe de sprint régulier de l’association d’athlétisme de Winterthour.

Les prochains objectifs d'Abassia Rahmani?
Les championnats du monde PARA ATHLETICS à Dubai aux Émirats arabes unis en 2019 et les PARALYMPICS à Tokyo au Japon en

La Zurichoise, dont le père est originaire d’Algérie, n’a pas laissé le handicap lui enlever sa positivité. À 16 ans, elle a dû se faire opérer des deux jambes suite à un empoissonnement du sang. Cinq ans plus tard, l’athlète a commencé le sport-handicap. En 2016, elle obtient sa première médaille de bronze aux championnats d’Europe d’athlétisme à Grosseto. En arrivant quatrième lors de la finale du 200 m aux Paralympics, elle signe le deuxième succès de sa jeune carrière. Aux championnats d’Europe à Berlin en 2018, elle termine championne d’Europe du 200 m.

En plus du sport, elle a travaillé à 70% en tant qu’apprentie employée de commerce jusqu’à la fin juillet 2018 au service clientèle internationale d’une entreprise. Elle parle allemand, français et anglais. Depuis le mois d’août, elle a fait de sa passion son métier et est désormais sportive professionnelle indépendante.

Lorsqu’elle n’est pas sur une piste d’athlétisme ou au fitness, elle passe du temps avec ses amis. Elle aime la musique et les concerts, les sports d’action, les bons livres et les voyages.

MyHandicap (MyH): à quoi ressemble ton quotidien?

Abassia Rahmani (AR): jusqu’à présent, je travaillais de 8 h à 15 h, du lundi au vendredi, dans un bureau et je m’entraînais environ 2 heures par jour, en alternant la piste d’athlétisme et le fitness. Depuis le mois d’août, je suis devenue sportive professionnelle. Au début, j’ai eu une masse élevée de travail administratif. J’ai ensuite pu me préparer de manière optimale aux championnats d’Europe. Je profite maintenant de quelques semaines de repos avant de rattraper ma maturité professionnelle à côté du sport.

MyH: que représente le sport à tes yeux?

AR: le sport est très important pour moi. Il est devenu un point central de ma vie et me procure sans cesse des moments de joie. Il est aussi synonyme de souvenirs et de rencontres inoubliables. Le sport a changé de nombreux aspects de ma vie. Je connais mes forces et celles de mon corps et j’ai remarqué qu’avec mes décisions j’avais le contrôle de ma vie.

MyH: combien de temps consacres-tu au sport et combien de fois t'entraînes-tu?

AR: jusqu’ici je m’entraînais environ 2 heures jusqu’à 6 fois par semaine, parfois plus, parfois moins. Avant avec les allers-retours et les mesures de régénération supplémentaires, je consacrais environ 20 heures par semaine au sport et travaillais à 70%. Désormais, le temps d’entraînement comme celui de repos est passé à deux entraînements quotidiens, des visites plus régulières chez le physiothérapeute et le masseur. En effet, une musculature bien reposée est aussi importante qu’une musculature bien entraînée.

Abassia Rahmani au départ

MyH: quel a été ton plus grand succès jusqu'à présent?

AR: mon record personnel lors de ma quatrième place aux Paralympics à Rio est certainement mon plus grand succès sportif. Toutefois, à titre personnel, j’ai vécu mon plus grand succès début août lors du meeting national d’athlétisme en gagnant pour la première fois une course contre «une personne à deux jambes».

MyH: comment récupères-tu d’une compétition?

AR: grâce à un maximum de sommeil, à la physiothérapie, au massage et à une bonne alimentation.

MyH: est-ce que tu as des modèles?

AR: je n’ai pas de modèle en soi, mais je me laisse inspirer par les traits de caractère ou les actes des personnes rencontrées sur mon chemin.

MyH: qu'est-ce qui te motive?

AR: j’ai la chance d’avoir toujours été un peu têtue. Cet aspect de moi qui énervait alors ma mère me sert beaucoup aujourd’hui. Lorsque j’ai une idée en tête, je fais tout pour la réaliser même si cela ne marche pas toujours. Lorsque je vois que mon projet porte ses fruits, je suis encore plus motivée. J’ai aussi la chance d’avoir un superbe environnement qui me pousse à aller plus loin et me motive.

MyH: comment ta famille te soutient-elle?

AR: ma famille me soutient en me faisant savoir qu’elle serait là s’il devait m’arriver quelque chose. Je peux compter sur eux à 100% et cela me donne de la force. J’ai cependant été très tôt indépendante. J’ai donc mon propre appartement (au 3e étage, sans ascenseur) et j’apprécie cette indépendance.

MyH: es-tu nerveuse avant une compétition? Comment gères-tu cette nervosité?

AR: je suis nerveuse avant chaque compétition, mais au début de la saison, je le suis davantage qu’à la fin de la saison, car la routine enlève une partie de la nervosité. Quelques heures avant la compétition, je visualise chaque situation, de l’échauffement aux différentes phases du sprint. Cela me calme et me rassure.

MyH: avec quelle sportive ou quel sportif souhaiterais-tu t’entraîner une fois??

AR: probablement avec Roger Federer, mais en sprint et non pas en tennis. ;-) C’est un très grand athlète et une personne pragmatique et sympathique.

Portrait: Marcus Hartmann, photographe
Camp d‘entraînement Iloret 2017

MyH: quels sont tes prochains objectifs?

AR: mon prochain but est de bien m‘entraîner pendant l’hiver afin que je puisse à nouveau remporter une médaille aux championnats du monde en novembre 2019 à Dubai. Sur le long terme, j’aimerais ramener des médailles des prochains Paralympics en 2020 à Tokyo et en 2024 à Paris. D’un point de vue professionnel, je souhaite étudier le management sportif pour rester en contact le plus longtemps possible avec l’univers fascinant du sport.

MyH: que penses-tu des traces que la maladie t’a laissées?

AR: elles m’appartiennent, comme tout le reste d’ailleurs. Je ne leur accorde pas plus ou moins d’attention. Parfois, il m’arrive même de les oublier. Cela n’a pas toujours été le cas. Les deux ou trois premières années, je n’étais pas très à l’aise avec moi-même ni avec les autres, mais il faut accepter ce que l’on ne peut pas changer et changer ce que l’on ne peut pas accepter. Plus tard, le sport m’a enfin réconcilié avec mon corps.

MyH: est-ce vrai que tu as deux paires de jambes?

AR: exactement, je possède plusieurs paires de jambes. Cependant, cela n’a pas toujours été ainsi. En effet, l’AI rejette strictement le paiement des prothèses sportives, car elle les considère comme des équipements sportifs et donc inutiles. Par conséquent, le financement a été très difficile et ardu au début. Entre-temps, j’ai pu m’établir en tant que sportive et j’ai la chance de travailler avec des sponsors géniaux et PluSport Sport Handicap Suisse, une super association.

MyH: quelle est la différence entre les prothèses quotidiennes et les lames de course?

AR: courir avec des prothèses quotidiennes pour prendre le bus, c’est possible, mais plutôt périlleux et laborieux. Cela demande beaucoup d’énergie, et ce n’est pas particulièrement agréable pour les articulations. Grâce aux lames de course, on se sent comme sur un nuage. Elles sont comparables à de vraies jambes. Toutefois, au quotidien, elles ne seraient pas pratiques, car si je restais debout sans bouger, je tomberais. Dans les escaliers aussi, je devrais toujours marcher latéralement, comme avec des rollers.

MyH: j’ai lu que tu avais dit la chose suivante: «Je sens le vent et la vitesse sur mon visage, c’est à mes yeux la liberté pure». Peux-tu nous en dire plus?

AR: j’aime l’adrénaline, elle me donne un sentiment de puissance infinie. À ces moments, je remarque à peine si ce sont mes véritables jambes ou celles en carbone.

Abassia, merci beaucoup pour cette interview très inspirante.

 

Interview: MyH Claudia Tröndle 09/2018
Photos: Abassia Rahmani / Marcus Hartmann. photographe
Traduction: MyH 10/2018

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