Les amputations au fil des siècles

Prothèse de bras, 1916/1917 (Droits d’auteur: Musée technique, Vienne)
Prothèse de bras, 1916/1917 (Droits d’auteur: Musée technique, Vienne)

L’amputation d’un membre représente l’une des interventions chirurgicales les plus décisives. Si cela n’a pas changé au cours des derniers millénaires, le progrès, lui, a permis de nombreuses améliorations. Le domaine de la prothétique a également su en profiter.

En plus de la trépanation et de la circoncision, l’amputation d’un membre du corps compte parmi les plus anciennes interventions chirurgicales. Les prothèses existaient déjà dans l’Égypte antique. Depuis les premières amputations répertoriées, la médecine a réalisé d’énormes progrès. Cependant, l’amputation n’a rien perdu de sa sévérité, et les prothèses n’arrivent toujours pas à tout remplacer entièrement.

L’âge de pierre

Les plus anciennes preuves d’amputation sont vraisemblablement issues du Mésolithique (8000-6000 av. J.-C.). Les chercheurs ont fait la découverte, à l’intérieur de grottes, de dessins représentant des amputations de doigts. On ignore toutefois si ces amputations ont été effectuées pour des raisons médicales ou rituelles.

Une découverte, remontant à l’Égypte antique, permet de répondre à cette question. Le professeur Andreas G. Nierlich, chercheur à l’Institut de pathologie de l’Université Ludwig Maximilian à Munich, a constaté, en 2001, qu’une amputation d’un gros orteil avait déjà été effectuée il y a 3000 ans, en raison d’une artériosclérose.  

Lors de fouilles archéologiques, Nierlich a fait la découverte d’une momie, une femme égyptienne âgée entre 50 et 60 ans et qui aurait vécu entre 1065 et 650 avant Jésus-Christ.

À la place du gros orteil se trouvait une prothèse taillée dans le bois, joliment décorée, une reproduction parfaite de l’orteil ainsi que de l’ongle. « Il semble clair que l’opération a eu lieu du vivant de cette femme ; en effet, on retrouve, à l’endroit où l’orteil a été amputé, une partie intacte de peau et de tissu conjonctif », explique Andreas G. Nierlich dans un article publié dans le Medical Tribune du 25 mai 2001.

Des traces d’usage sur l’orteil de bois sont également visibles. On peut exclure l’hypothèse que la prothèse n’ait été rajoutée qu’à la suite du décès pour compléter la momie, tel qu’il était d’usage à l’époque », poursuit-il dans le même article.

Aulus Cornelius Celse (25 av. J.-C. à 50 apr. J.-C.) a rédigé les premières descriptions concernant les amputations, bases chirurgicales encore valides aujourd’hui : « Il faut donc, avec le bistouri, couper jusqu’à l’os, entre le mort et le vif, la chair du membre malade ; de façon, néanmoins, que l’amputation ne se fasse pas tout-à-fait auprès de l‘articulation, et qu’on emporte plutôt de la partie saine, qu’on ne laisse de celle qui est gangrenée. » (A.C. Celse, Traité de la médecine, en huit livres, traduction nouvelle, 1824, p.473) 

Ce savoir, datant du 1er siècle avant Jésus-Christ, fût ensuite perdu. Jusqu’au Moyen-âge, les chirurgiens sectionnaient les membres là où la gangrène empêchait la circulation sanguine. Ainsi, il était possible d’éviter de fortes hémorragies, sans toutefois arriver à maîtriser la gangrène, souvent mortelle. Plus tard, les chirurgiens ont tenté d’arrêter les saignements à l’aide de cautères ou de médicaments agressifs.

Reproduction de la main de fer de Götz von Berlichingen, faite de fer et de cuir
Reproduction de la main de fer de Götz von Berlichingen. L’original date de 1530. (Photo: Greta Schüttemeyer, Westfälisches Museumsamt, Landschaftsverband Westfalen-Lippe)

Travail de pionnier exemplaire

Au milieu du 16e siècle, le chirurgien Ambroise Paré fut le premier à pratiquer la ligature des artères lors d’amputations. Cette pratique vint remplacer la cautérisation, méthode utilisée jusque là et qui consistait à brûler les plaies. La ligature artérielle consistait à nouer les veines et les artères à l’aide d’un fil de soie.

Jusque dans le 19e siècle, les amputations étaient effectuées principalement en raison de blessures de guerre, d’épidémies telles que la lèpre ou la tuberculose, d’engelures, de morsures d’animaux ou de la gangrène. Les infections postopératoires ont eu comme conséquence un taux de mortalité atteignant quarante pourcent.

Dominique-Jean Larrey (1766-1842), chirurgien en chef de l’armée de  Napoléon, a grandement contribué au développement des techniques d’amputation. Il a constaté que les amputations avaient plus de chance d’être réussies si elles étaient effectuées directement sur le champ de bataille, avant qu’une infection de la plaie ne s’installe. 

En Angleterre, Robert Liston (1794-1847) a contribué au développement des techniques d’amputation. Ses instruments étaient conçus de telle façon qu’il arrivait à sectionner la peau, les tendons et les muscles, jusqu’à l’os, et ceci d’un seul mouvement. La peau était tranchée d’un seul « tour de main » tandis que les muscles et les tissus sous-jacents devaient faire l’objet d’un « tour de force ». Le chirurgien maniait son instrument de telle façon qu’il parvenait, d’un seul mouvement, à trancher autour du membre. 

Le 1er décembre 1846, Liston a effectué la première amputation sous narcose. Jusqu’à ce jour, un chirurgien ne pouvait agir contre l’atrocité des douleurs qu’en effectuant l’opération le plus rapidement possible.

De la main de fer à la main pensante

En raison d’un taux de mortalité élevé, les prothèses ne constituaient, jusqu’au milieu du 19e siècle, qu’une question d’ordre secondaire. Cependant, la fabrication de membres de remplacement existe déjà depuis l’Antiquité.

La main de fer de Götz von Berlichingen (1480-1562) illustre l’exemple le plus connu. En 1504, celui-ci se fit fabriquer ce qui, à l’époque, fit sensation. Les doigts de la prothèse pouvaient, à l’aide de petites roues dentées, être positionnés de certaines façons. Ainsi, le chevalier d’Empire pouvait tenir son épée solidement et participer aux combats.

Arudj Barberousse, pirate tristement célèbre, se fit remplacer la main par un crochet. Jusqu’au début du 19e siècle, ces prothèses très rigides ne pouvaient être maniées qu’à l’aide de la main intacte.

En 1812, le dentiste et chirurgien berlinois Peter Baliff eut l’idée d’utiliser la force encore disponible du bras amputé pour faire bouger la prothèse. Un câble, fixé autour du coude et de l’épaule, permettait de faire bouger les doigts de la prothèse. Cependant, la personne amputée devait effectuer certaines contorsions afin de faire bouger sa main artificielle.

Jusqu’au milieu du 20e siècle, les jambes furent remplacées par des constructions de bois. Dans le cas d’une amputation de la cuisse, une jambe de bois était fixée au moignon de la cuisse. Les personnes amputées sous le genou inclinaient leur jambe vers l’arrière et s’agenouillaient sur une jambe de bois qui était fixée au moignon.

Prothèse de jambe, datant des années 1916/1917
Prothèse de jambe, datant des années 1916/1917 (Droits d’auteur: Musée technique, Vienne)

Victimes de guerre

Au cours des deux Guerres mondiales, de nombreux soldats perdirent un bras ou une jambe. Ces victimes contribuèrent ainsi au développement des prothèses.

En 1916, le chirurgien allemand Ferdinand Sauerbruch (1875-1951) permit de grandes avancées dans le domaine des prothèses. Il inventa le Sauerbruch-Arm, une prothèse de l’avant-bras ; celle-ci consistait d’une emboîture, fixée au muscle du bras à l’aide d’une tige d’ivoire. La contraction du muscle permettait de soulever la tige, ce qui à son tour permettait d’ouvrir et de fermer la main.  

Après la Seconde guerre mondiale, des moteurs électriques furent utilisés pour la première fois, permettant aux doigts de se refermer. Depuis la fin des années 60, les systèmes myoélectriques ont été utilisés. Des électrodes, posées sur la peau, mesurent les impulsions que génère le muscle du bras lorsqu’il se contracte. Ces impulsions sont transmises au moteur et permettent de bouger les doigts.   

Aujourd’hui, les prothèses de haute technologie permettent de réussir ce qui, il y a à peine quelques années, était encore inconcevable. Certaines prothèses de la main permettent jusqu’à ressentir des sensations.

Dans le domaine des prothèses de jambe, les jambes de bois font aussi depuis longtemps partie du passé. Au cours des dernières années, la mécanique de précision a réalisé d’énormes progrès. Aujourd’hui, les chercheurs développent des pièces de remplacement pouvant être rattachées directement au système nerveux.

Cependant, malgré ces énormes progrès dans les domaines de la chirurgie et des prothèses, une amputation sera toujours une expérience traumatisante. Certes, les moyens auxiliaires contribuent à remplacer la fonction du membre amputé. Mais seul l’avenir nous dira si ces appareils deviendront un jour une partie fonctionnelle du corps humain.

Texte: MHA - 1/2011
Traduction: MyH - 10/2012
Photos: Technisches Museum Wien, Landschaftsverband Westfalen - Lippe, ?Greta Schüttemeyer, Westfälisches Museumsamt, Landschaftsverband?Westfalen-Lippe

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