Mettre l’accent sur les aptitudes

Nils Jent (g.) et Joachim Schoss dans une discussion animée. (Photo: Eberle-Schmid)
Nils Jent (g.) et Joachim Schoss dans une discussion animée. (Photo: Eberle-Schmid)

Que peut-on faire pour favoriser et promouvoir l’intégration des personnes en situation de handicap sur le marché primaire de l’emploi? Le prof. Nils Jent, directeur de CDI (Center for Disability and Integration) de l’Université de Saint-Gall, et Joachim Schoss, fondateur et membre du conseil de fondation de la Fondation MyHandicap, se penchent sur cette question et ses diverses implications.

M. Jent, malgré de multiples handicaps, vous avez réussi votre maturité, pour ensuite poursuivre vos études  et obtenir un doctorat. Aujourd’hui, vous dirigez deux départements de recherche. Vous considérez-vous comme une exception?

Jent: En quelque sorte, oui. Ce n’est pas tout le monde qui jouit d’une telle constellation composée d’un bon entourage, de beaucoup de chance et de traits de caractères permettant de toujours trouver la voie à suivre. A la suite de mon accident, j’étais complètement enfermé dans mon corps, devenu rigide et insensible, et ne pouvais plus rien faire. C’est pourquoi, surtout au début, je dépendais de l’aide de mes parents, qui prenaient tout en charge. Par exemple, alors que j’étais retourné aux études, ma mère enregistrait tout le contenu de mes livres d’étude sur des cassettes – il y en avait des milliers. Sans l’aide de ma mère, je n’aurais jamais réussi. Si je suis là aujourd’hui, c’est le résultat d’un ensemble de nombreux facteurs, d’une incroyable volonté de travailler et d’une importante collaboration dans diverses situations. Les mérites ne sont pas que les miens.

Malgré tout, votre développement ne s’est pas toujours déroulé sans encombres. Un conseiller en orientation vous aurait même suggéré de faire des balais…

Jent: Oui, c’est vrai. Je trouvais cela scandaleux qu’un conseiller professionnel ne tenait compte que de mes déficits, de mes mains pratiquement inutilisables, et non de ma tête, encore très performante. Il était important, pour moi, de suivre mon propre chemin et ne pas me laisser influencer par ce que les autres envisageaient pour moi. C’est ainsi que mes parents d’abord, et plus tard mon directeur de thèse, Dr Martin Hilb, et finalement la Fondation MyHandicap, avec la création du centre de recherche universitaire CDI (Center for Disability and Integration), ont tous mis l’accent sur mes aptitudes et compétences. Mon handicap exigeait de tous, moi y compris, une grande souplesse ainsi que la volonté de prendre des nouveaux chemins et de chercher des solutions innovantes. Mon handicap exigeait aussi de moi que je redécouvre mon champ de possibilités, et ce, quotidiennement.

M. Schoss, vous avez été victime, en 2002, d’un grave accident de la route dans lequel vous avez perdu un bras et une jambe. Deux ans plus tard, vous mettiez sur pied la Fondation MyHandicap ainsi que le portail internet du même nom. Quel a été l’élément déclencheur?

Schoss: Lors de mon séjour à l’hôpital, j’ai commencé à faire des recherches sur Internet au sujet de thèmes tels que le handicap, l’amputation, les prothèses, mais sans résultats. Au début de l’année 2003, il n’y avait aucun portail pouvant fournir des informations à ce sujet. Cela me paraissant inexplicable, puisque pour les personnes sans handicap, il y avait un grand nombre de portails pour presque chaque situation de vie. Seules les personnes handicapées, pour qui l’internet est une véritable bénédiction, ne bénéficieraient pas de portail? C’est cette réalisation qui m’a poussé à entreprendre cette initiative.

Avec votre Fondation, vous avez aussi mis sur pied le CDI (Center for Disability and Integration), un centre de recherche affilié à l’Université de Saint-Gall, fondé en 2009. Dans quelles circonstances cela est-il arrivé?

Schoss: Après avoir débuté le travail de fondation en 2004, nous avons rapidement réalisé que bien qu’il existe de nombreuses théories sur les personnes handicapées, il n’existe pratiquement aucune collecte de données basées sur les faits. Il a dix ans, du moins dans l’espace germanophone, personne n’avait réalisé d’étude économique telles que le CDI s’y emploie aujourd’hui. Nous avons mis sur pied ce centre de recherche afin de nous pencher sur ces questions: comment l’inclusion fonctionne-t-elle d’un point de vue social et économique? comment peut-on soutenir le gouvernement à élaborer des politiques favorables aux personnes handicapées et à empêcher les processus contre-productifs?

Joachim Schoss explique pourquoi il est important d’inclure les personnes handicapées. (Photo: Eberle-Schmid)
Joachim Schoss explique pourquoi il est important d’inclure les personnes handicapées. (Photo: Eberle-Schmid)

A quoi ressemble la coopération entre le CDI et la Fondation MyHandicap ?

Schoss: Le centre de recherche et la Fondation MyHandicap sont bien distincts l’un de l’autre. Ni la Fondation, ni moi personnellement n’avons aucune influence sur les recherches réalisées par le centre. Celles-ci doivent répondre aux critères de qualités tels que définis par l’Université de Saint-Gall. Dans le conseil d’administration, la Fondation n’a que deux voix sur huit, ce qui ne nous permet pas de décider des champs d’étude. Il existe toutefois une bonne coopération entre les deux organisations; par exemple, des articles du CDI sont publiés sur le site myhandicap.ch. Cependant, aucune des deux n’exerce de pouvoir décisionnel sur l’autre.

Lors de l’inauguration du CDI en novembre 2009, Bill Clinton s’est également rendu à Saint-Gall. Quelle impression vous a-t-il fait?

Schoss: Bill Clinton est vraiment une personnalité très particulière. On a l’impression, dès qu’il entre dans la salle, que le silence s’installe. En tant qu’ex-président des Etats-Unis, et étant très engagé au sein de sa fondation d’utilité publique, il s’investit également à fond dans toute rencontre, même s’il n’a que cinq minutes à sa disposition.

Jent: Je ne peux que le confirmer. J’ai pu en effet m’entretenir avec Bill Clinton pendant quelques instants. J’ai tout de suite remarqué l’incroyable énergie qui émanait de lui ainsi qu’une profonde empathie. A aucun moment n’ai-je eu l’impression qu’il ne me considérait pas d’égal à égal.

Schoss: Lors de son discours d’inauguration, Bill Clinton a aussi fait une déclaration très véridique: «Ne sommes-nous tous pas handicapés, d’une façon ou d’une autre?» Selon moi, cela touche directement à ce que nous poursuivons avec notre fondation, et la raison pour laquelle nous nous engageons. En outre, il faut mentionner que plus de 50 % des personnes seront touchés par une situation de handicap au cours de leur vie. Ainsi, il est bon de se rappeler que chacun d’entre nous est, en quelque sorte, handicapé.

En Allemagne, le pourcentage de personnes «officiellement» handicapées sans emploi s’élève à 14%, c’est-à-dire deux fois plus élevé que pour les personnes sans handicap. Que fait le CDI pour dissiper les appréhensions auprès des employeurs?

Jent: En recherche appliquée, nous mettons l’accent sur la sensibilisation sur les lieux de travail. Nous visitons des entreprises, nous dissipons les appréhensions et les craintes, nous montrons des exemples d’inclusion, et nous aidons à trouver l’aide et le savoir-faire nécessaires pour la création et le financement de postes de travail adaptés aux personnes handicapées. Nous avons développé cinq modules, avec lesquels les entreprises peuvent mettre en place des structures adaptées. L’aspect d’utilité économique à long terme constitue pour nous l’élément principal de cette démarche. Lorsqu’il est question de l’inclusion de personnel handicapé, l’accent est encore trop souvent sur les déficits. On porte attention à ce qui ne va pas et à ce qui pourrait être source de problèmes. Nous tentons plutôt de valoriser ce qui est possible et réalisable, et ce, spécifiquement en raison du handicap.

Les personnes en situation de handicap peuvent-elles aussi être de bons collègues de travail?

Schoss: Les personnes handicapées peuvent compenser. Une personne qui ne peut pas voir entend souvent mieux et plus activement que d’autres. Lors d’un entretien d’embauche, Nils Jent peut «entendre» des choses que nous n’entendons pas, simplement parce que notre oreille n’y est pas entraînée. Avec ma main gauche, je peux probablement faire beaucoup plus que d’autres personnes, pour la simple raison que j’ai dû l’apprendre. Dans le domaine de l’informatique, les personnes Asperger obtiennent des résultats remarquables. C’est pourquoi certains domaines sont privilégiés par les personnes handicapées, parce qu’elles y sont meilleures que les personnes sans handicap. En outre, il arrive souvent que les personnes handicapées font preuve d’une plus grande loyauté envers leur employeur. De nombreuses raisons plaident en faveur de l’inclusion des personnes handicapées dans les processus de travail.

Toutefois, cela arrive encore trop peu souvent. Quel rôle tiennent les préjugés et les craintes du contact?

Schoss: Un rôle important. Je constate souvent qu’un employeur doit d’abord faire l’expérience auprès de personnes handicapées ; qu’il doit d’abord réaliser qu’une personne en fauteuil roulant, bien qu’elle ne puisse marcher, peut quand même être un employé exemplaire. Lorsqu’il a réussi à dissiper ses craintes, il prendra compte du fait que ces personnes sont très performantes et qu’il est tout à fait envisageable d’effectuer quelques adaptations sur les lieux du travail.

Quel effet peut avoir la diversité sur l’ambiance au travail ?

Jent: La gestion de la diversité est un système de gestion qui a pour but d’équilibrer les différences entres hommes et femmes, entre jeunes et moins jeunes, entre diverses nationalités, ou encore entre personnes avec ou sans handicap, afin que tous puissent vivre et travailler ensemble de façon constructive. Ce système doit aussi s’assurer que la communauté de travail reste solide même lorsque d’ «autres» employés viennent s’y rajouter. La gestion de la diversité exerce une influence constructive sur l’ambiance de travail et ouvre la voie à ce que d’autres groupes d’employés puissent aussi être mis sur pied.

Schoss: A ce sujet, j’aimerais raconter une anecdote: peu de temps après ma sortie de l’hôpital, le CEO d’une grande compagnie m’a visité à la maison. Il était vraiment sur son 31. Maintenant, il est très difficile, avec une seule main, de langer un bébé. Mon fils avait malencontreusement rempli sa couche, et mon épouse n’était pas à la maison. C’est alors que mon invité a retiré son veston, a remonté ses manches, puis s’est occupé de mon fils. Ce moment compte parmi les meilleurs souvenirs que j’ai avec cette personne. Cela ne se serait pas passé si j’avais deux mains. Je pourrais raconter encore de nombreuses anecdotes similaires. Lorsque des personnes handicapées se retrouvent au sein d’une équipe, de toutes autres rencontres sont rendues possibles. Je constate souvent beaucoup de considération et de réactions positives à l’égard des personnes handicapées. Les contacts s’en retrouvent davantage humanisés.

Interview: Astrid Eichstedt / Aktion Mensch
Traduction: MyH – 08/2014
Photos: Eberle-Schmid